Ce n'est, j'en conviens, ni éthique ni moral ni rien de tout cela, mais au terme d'une semaine à siffloter "sac au dos dans la poussière..." pour remonter un moral plus chancelant que Renaud le soir du Beaujolais nouveau, il fallait que je me bouge un minimum. Je n'ai pas été déçu de voir que nos amis productivistes continuent d'arroser des centaines d'hectares de céréales déjà cramées, comme tous les ans, hein, me direz vous, d'accord sauf que là, les rivières sont à l'agonie trois mois (!!!) avant l'automne calendaire. Je me suis retrouvé à devoir pêcher l'amont d'un seuil pour transférer les poissons pris en aval dans un bief considérablement plus important et surtout beaucoup plus profond. Je ne sais pas si ça leur permettra de survivre à l'enfer qui nous attend (ben ouais, qui serait assez idiot pour penser que juillet et août ne remettront pas un coup de chalumeau dans nos petites vies douillettes ?) mais bon, je me suis donné bonne conscience à peu de frais...

Quelques rares trouées au travers des herbiers avachis m'ont permis de taper quelques poissons rapidement grâce à mon antiquité miracle habituelle. Rien de bien gros, vous pensez, ce n'est pas une surprise. Partir pêcher en pleine après-midi alors qu'il fait 30 degrés et avoir l'impression de pêcher au frais, ça, oui, par contre, c'était de l'ordre de l'inédit...

Mais je ne suis pas vraiment à plaindre si je me réfère aux nouvelles terrifiantes qui viennent de partout : rivières à truites à sec de la Côte d'or à la Haute Savoie, bras de Loire et marais de Brière transformés en piège mortel pour des dizaines de milliers de poissons... Ce que je prédisais, comme beaucoup de collègues, depuis plus de 20 ans est là. Certains blâment les "suspects habituels" (les AAPPMA qui "foutent rien", cocasse commentaire venant de gens qui le plus souvent n'adressent la parole à leurs représentants que pour connaître où et quand sont lâchées les truites...), d'autres les écologistes (il paraît que c'est à cause de leur "dictature verte" qu'il y a trop de sable en Loire, ce qui, évidemment, tue les poissons...). Très peu arrivent à faire le lien entre agriculture productiviste, réchauffement global et la mort de nos terrains de jeu. En effet, la fin de la pêche ne sera pas causée par les agités de PAZ, les cormorans ou Sandrine Rousseau. Il faut vraiment être un putain de Néandertal au liquide céphalo-rachidien remplacé par de l'Anjou-Village pour y croire mais hélas, le milieu de la pêche en compte un sacré tas d'experts certifiés buvette, front bas et idées courtes... La fin de la pêche, de la biodiversité puis de la vie tout court, nous la devrons aux salopards cupides de la Fnsea, aux fascistes couperosés de la coordination rurale et aux raclures de politicards sans aveu d'Attal à Genre d'âne en passant par Wauquiez et autres sombres merdes dont la liste est beaucoup trop longue.

Après nous avons aussi à porter la croix des chevaliers blancs halieutiques : ceux qui défoncent sur les réseaux sociaux le jeune qui a pris un bass la veille de l'ouverture "officielle" mais qui n'hésitent pas à s'afficher goguenards avec un poisson à bout de bras lorsqu'il fait 40 degrés...Mais ils sont où, mais ils sont où, mais ils sont où, les Pharisiens...

Après, bon, on ne peut pas mettre tout le monde dans le même panier mais il y a quand même des bonnes tâches dans nos rangs. Vendredi matin, pendant ma pause, j'ai vu des cadors en action en train de pêcher le brochet sur des spots en pleine cagnasse, profonds de 20 centimètres et surtout totalement vides d'ésocidés depuis des décennies. Un vieux au vif, trois jeunes aux leurres, des experts... Car s'il y a bien deux poissons à ne pas pêcher quand il fait chaud, ce sont le brochet et la truite. Pour la truite, c'est réglé, les deux seules rivières où il en reste(rait) un peu sont fermées définitivement et pour le brochet, sauf alevinage surprise, là où je pêche, je suis à l'abri d'en piquer un...
La situation est inédite même si on a frôlé à plusieurs reprises le désastre ces trente dernières années. Je suis tellement tributaire de l'activité pêche que je me retrouve totalement désarmé devant la perspective qui s'annonce. Une catastrophe annoncée depuis si longtemps, merde...
Bref, pour l'instant, une partie de la rivière reste en l'état pêchable, les poissons y sont encore actif et le peu de courant qui y reste m'a permis de relâcher les poissons pris dans des conditions sinon idéales, du moins par létales. Mais s'il ne pleut pas, à un moment ou à un autre, le couperet va s'abattre.
L'équation est simple : il reste trois mois à tenir, dont deux mois de prélèvements agricoles intensifs et les niveaux d'eau n'ont jamais été aussi bas. En toute objectivité, on est dans la merde comme jamais on a été.
En attendant, j'ai transféré quelques poissons vers un bief aval où, pour le moment, il y a plus d'eau et moins de cyanobactéries. Je n'y ai pas traîné trop longtemps non plus car même si tout est relatif, 30 degrés au soleil, ça finit par lyophiliser un poil un pinseur déjà rudement secoué par une semaine à thermostat 8...
Une petite pêche salvatrice, pour les poissons pris comme pour moi, c'était tout ce que je demandais...